L'histoire de la Pasha de Cartier
Antoine Lefiguet
La Pasha de Cartier est l'une des montres les plus emblématiques de l'horlogerie de luxe. Son histoire, intimement liée à celle du Pacha de Marrakech, mêle légende orientale, génie du design et innovations horlogères. Retour sur l'épopée d'un garde-temps qui a marqué l'histoire de la maison Cartier et de l'horlogerie mondiale.
L'origine légendaire : le Pacha de Marrakech
L'histoire de la Cartier Pasha commence au début des années 1930, lorsque Thami El Glaoui, Pacha de Marrakech de 1912 à 1956, aurait commandé à Louis Cartier une montre exceptionnelle. El Glaoui était un personnage haut en couleur : seigneur de l'Atlas, diplomate, homme de pouvoir et grand amateur de luxe à la française. Client fidèle de Cartier, il souhaitait une montre qui puisse l'accompagner dans tous les aspects de sa vie — des réceptions diplomatiques aux baignades dans sa piscine privée.
Sa demande était précise : une montre mécanique en or, suffisamment robuste pour résister à l'eau — un défi technique considérable pour l'époque. La solution imaginée par Cartier intégrait un boîtier de grand diamètre, un couvercle de couronne vissé relié au boîtier par une fine chaîne, et une grille métallique protégeant le cadran. Le remontage automatique, innovation majeure, complétait l'ensemble.
La seule ombre au tableau : aucune preuve formelle n'atteste que cette montre ait été effectivement fabriquée pour le Pacha. La plus ancienne trace est une photographie de 1943 montrant une montre présentant toutes ces caractéristiques. La position officielle de Cartier reste prudente : "son nom rend hommage au Pacha de Marrakech, un amoureux de la haute horlogerie et un client de longue date de Louis Cartier". Légende ou réalité, cette origine confère à la Pasha une aura romanesque unique dans l'univers horloger.
1985 : la renaissance sous Gerald Genta
La Pasha moderne naît en 1985, sous l'impulsion d'Alain-Dominique Perrin, PDG visionnaire de Cartier de 1975 à 1998. Le contexte est tendu : la crise du quartz a ébranlé l'industrie suisse, et des montres de sport luxueuses comme la Patek Philippe Nautilus (1976) et l'Audemars Piguet Royal Oak (1972) redéfinissent les codes du marché.
Perrin fait appel à Gerald Genta, le designer le plus influent de l'horlogerie du XXe siècle — créateur de la Royal Oak et de la Nautilus — pour dessiner une montre ronde, sportive et résolument masculine, tout en conservant l'élégance signature de Cartier.
Spécifications techniques de la Pasha originale (1985)
Conservation du mouvement automatique
La Pasha ne mérite pas de dormir dans un tiroir.
Qu'il s'agisse de la Pasha originale de 1985 ou du modèle 41 mm sorti en 2020, les deux embarquent un mouvement automatique Cartier. Sans rotation régulière, ce calibre perd sa lubrification et nécessite un entretien prématuré. Un remontoir de taille standard accepte parfaitement les boîtiers 38 à 42 mm et maintient votre Pasha en état de marche, toujours prête à être portée.
Trouver un remontoir adapté à ma Pasha de CartierLe mouvement automatique de la Pasha 1985, comme celui des versions ultérieures, requiert une rotation régulière pour maintenir sa lubrification : c'est précisément le rôle d'un remontoir pour montre automatique, qui reproduit le mouvement du poignet en continu.
- Diamètre : 38 mm (grand pour l'époque)
- Forme : ronde, rompant avec les ovales et rectangles traditionnels de Cartier
- Mouvement : automatique
- Étanchéité : 100 mètres
- Cadran : blanc cassé, anneau des minutes carré au centre, index arabes à 12, 3, 6, 9
- Couronne : surdimensionnée, à vis, avec cabochon et chaîne de retenue
- Cornes : style Vendôme, caractéristiques de l'époque
La première génération s'est rapidement enrichie de chronographes, de modèles GMT, de phases de lune et même d'un calendrier perpétuel.

Le bracelet Figaro : un graal pour collectionneurs
Parmi les premières déclinaisons, la Pasha en or jaune équipée du bracelet "Figaro" occupe une place à part. Selon George Cramer, expert reconnu de Cartier : "ce bracelet Figaro est le meilleur bracelet que Cartier ait jamais créé pour ses grandes montres, et il n'était disponible que pendant les premières années." La combinaison de l'or, de la grille de protection et des cinq maillons à épaulettes lisses du Figaro, avec son fermoir caché, incarne l'opulence des années 1980. Le Figaro a été retiré du catalogue peu après son introduction, ce qui en fait aujourd'hui une pièce très recherchée par les collectionneurs.
1990-1995 : démocratisation et succès commercial
En 1990, Cartier introduit l'acier dans la collection Pasha, mettant fin à cinq années d'exclusivité sur les métaux précieux. Le boîtier de 38 mm en acier inoxydable redonne vie à la vocation sportive de la montre tout en la rendant plus accessible.
En 1995, la Pasha C fait son apparition. Plus compacte (35 mm), dotée d'un bracelet sportif en maillons "H", elle séduit une clientèle plus jeune et féminine. Son cadran cuivré sous une grille délicate offre une nouvelle interprétation du motif "carré dans un cercle". En 1998, une version de 32 mm avec options de sertissage confirme le statut mixte de la Pasha.
1997-2008 : éditions limitées et haute horlogerie
Pour le 150e anniversaire de Cartier en 1997, une Pasha en acier avec grille et spinelle rouge, limitée à 1 847 pièces, est devenue l'une des références les plus sous-estimées selon les experts.
L'ère CPCP (Collection Privée, Cartier Paris), de 1998 à 2008, produit des pièces d'exception limitées à 100 exemplaires ou moins. Deux modèles se distinguent :
- Pasha Tourbillon : quatre séries de 10 pièces chacune, animées par un calibre Girard-Perregaux 490 MC à trois ponts avec tourbillon semi-squelettisé.
- Pasha Day & Night : 20 exemplaires en 1999, affichage 24 heures avec aiguilles soleil et lune, calibre Frédéric Piguet retravaillé, design signé Svend Anderson.

2005-2006 : Pasha 42 et Seatimer
Le 20e anniversaire de la Pasha en 2005 donne naissance à la Pasha 42. Le boîtier gagne 4 mm, suivant la tendance aux montres plus grandes. Le mouvement est le calibre 8000MC, fabriqué exclusivement pour Cartier par Jaeger-LeCoultre. En 2006, la Pasha Seatimer pousse l'esprit sportif plus loin avec une lunette tournante et un bracelet en caoutchouc à âme en acier.
2020 : la Pasha contemporaine
Spécifications de la Pasha 2020
Le modèle 41 mm de 2020, avec son boîtier en acier ou en or rose, s'intègre parfaitement dans la plupart des remontoirs montre automatique compatibles boîtiers jusqu'à 42 mm — un critère à vérifier avant l'achat.
- Tailles : 35 mm (acier ou or rose, sans date) et 41 mm (or jaune, avec date)
- Mouvement : calibre 1847 MC, automatique
- Étanchéité : 100 mètres
- Innovations : système QuickSwitch (changement rapide de bracelet) et SmartLink (ajustement des maillons sans outil)
- Personnalisation : espace de gravure caché sous le capuchon de couronne
- Bracelets : acier ou cuir d'alligator
Trois modèles spéciaux complètent la collection : un Tourbillon Squelette serti de diamants, un Tourbillon Squelette en or rose, et une Pasha Squelette portant le calibre 9624MC à remontage manuel.
Prix et collectibilité de la Pasha
La Pasha de Cartier couvre un large spectre de prix sur le marché actuel :
Pour maintenir la valeur d'une pièce de cette collectibilité, les spécialistes recommandent de l'associer à un remontoir de luxe plutôt que de la laisser inerte entre deux ports — le mouvement reste ainsi dans son état de fonctionnement optimal.
- Pasha 35 mm acier (neuve) : à partir de 6 800 €
- Pasha 41 mm or (neuve) : à partir de 25 000 €
- Pasha C vintage (occasion) : 2 500 à 5 000 € selon l'état
- Pasha Figaro or vintage : 15 000 à 30 000 € — très recherchée
- Pasha CPCP Tourbillon : 80 000 à 200 000 € aux enchères
- Pasha 150e anniversaire : 4 000 à 8 000 € — considérée comme sous-évaluée
La Pasha reste globalement sous-cotée par rapport aux grandes sportives suisses, ce qui en fait une opportunité pour les collectionneurs avisés. Les modèles vintage en bon état, surtout ceux des années 1985-1997, connaissent une appréciation constante.
Pourquoi la Pasha compte dans l'histoire horlogère
La Pasha de Cartier occupe une place singulière dans l'histoire de l'horlogerie pour plusieurs raisons :
- Elle a réconcilié sport et luxe : avant la Pasha, Cartier était associé aux montres élégantes et fines (Tank, Santos). La Pasha a prouvé qu'une montre sportive pouvait porter le sceau de la haute joaillerie.
- Gerald Genta : la Pasha est l'un des derniers grands designs du maître, complétant un triptyque légendaire avec la Royal Oak et la Nautilus.
- Innovation continue : de la grille de protection au système QuickSwitch, chaque génération a apporté des innovations significatives.
- Universalité : pensée d'abord comme une montre masculine, elle est devenue mixte puis a conquis le marché féminin — un parcours rare dans l'horlogerie de prestige.

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